Guerre d’Algérie vue depuis le Maroc : remémorer les « libéraux » puis les « 481 » de 1959

C’est au Maroc et en Tunisie, dès leur indépendance (1956 et 1957), que le « métier » de coopérant  est né à la fin des années 1950, en pleine guerre d’Algérie.

Certes ces  « coopérants » ont été parfois des fonctionnaires internationaux de haut rang, ou au contraire des « marginaux » recrutés localement parmi les jeunes hommes « insoumis » au service militaire français. Mais la grande majorité sont partis travailler dans les deux ex-protectorats dans le cadre d’accords entre la France et cette Tunisie ou ce Maroc.http://alger-mexico-tunis.fr/?p=2054

La crise marocaine et la naissance des « Libéraux: Les 75

( 1953-55)

Robert Barrat, Justice pour le Maroc, Seuil, 1953

Hervé Bleuchot, Les libéraux français au Maroc (1947-1955), Ed Université de Provence, 1973

Anne-Marie Rozelet, Passeurs d’espérance (Français libéraux dans le Maroc en crise, 1945- 1955), Afrique Orient (1996?)

C’est essentiellement grâce aux livres ci-dessus, puisés dans la bibliothèque de Habib, que j’ai compris ce moment essentiel. La crise du système colonial français de l’avant guerre d’Algérie s’est polarisée sur la situation marocaine : Pourquoi ? Parce que le Maroc est de toutes les « possessions » françaises le « pays » qui est le mieux identifié comme un Etat, mais aussi comme une nations. Les réflexions à ce sujet de Levy Provençal, vers 1952, sont significatives : « Est-il exact qu’on doive considérer le nationalisme marocain comme une rupture avec la tradition de l’Islam ? Il est bien évident que non si l’on se place une fois de plus, ce qui est ici le seul objet visé, dans le cadre historique. Le Maroc, qui est demeurée jusqu’au Xxe siècle entièrement attaché à des institutions archaïques qui correspondent à l’idéal du droit public musulman, qui s’est toujours montré le champion d’une orthodoxie religieuse intangible, n’en a pas moins été, et cela depuis près de 500 ans, le seul pays d’islam qui ait eu la notion, assez confuse sans doute, qu’il constituait une nation. Menacé dans son existence même par le péril turc à l’est et par la pression hispano-portugaise sur son hinterland maritime, il s’est enfermé dans ses frontières, a pris du même coup conscience de son unité politique et ethnique, et a vu s’éveiller, au moins parmi ses élites religieuses et lettrées, dès cette époque, un véritable sentiment national. Qu’il revête aujourd’hui une forme modérée ou une forme outrée, le nationalisme marocain peut ainsi se réclamer d’une tradition séculaire. »

Toute une série d’intellectuels en France, de gauche ou non, inquiets de l’immobilisme colonial de la IVe République se mobilise devant la menace de l’exil du Sultan, en se réunissant pour constituer un Comité de France Maghreb. Le bureau déclaré en juin 1953 : François Mauriac, Georges Izard, Charles-André Julien, Louis Massignon. Les premiers signataires sont quelque 38 : politique, église, université, écrivain. L’extrême-gauche communiste n’est pas conviée ou a décliné dans ce moment de guerre froide établie. Trois mois plus tard le Sultan était déposé « sous la pression des tribus » et devenait du jour au lendemain un héros surnaturel que chacun pouvait contempler la nuit dans la figure de la lune. La mise en forme d’une protestation, au Maroc même, chez les Français libéraux a des origines presque aussi anciennes que le protectorat lui-même. Anne Marie Rozelet nous en retrace l’histoire. Jacques Berque, fils d’un haut fonctionnaire du Gouvernement général en Algérie, Jacques Reitzer, entrepreneur, Guy Delanoë, médecin, ont grandi dans le milieu « colonial », sont tous des républicains avec des préoccupations sociales. C’est autour du journal Maroc Presse, passé aux mains des « libéraux » que Antoine Mazzella peut coordonner le mouvement, alors que la presse syndicale proche du Parti communiste a été éliminée. En mai 1954 est publiée la liste des 75 signataires de la Lettre au Président de la République française demandant le retour du Sultan « légitime ».

Liste des 75 et leurs soutiens: https://coupdesoleilsud.fr/wp-content/uploads/2022/03/Maroc-liste-75-complements.pdf

Tous sont « Français nés au Maroc ou y résidant depuis longtemps ». Aucun signataire d’extrême gauche n’est retenu. Presque tous appartiennent aux couches élèves de la société coloniale et revendiquent des métiers de responsabilité ou des titres respectables dans l’armée, l’administration, l’enseignement. 54 autres signataires d’une notoriété comparables ont appuyé la lettre par leur signature postérieure. En juillet 1954 ce sont 128 personnalités marocaines qui adressent une lettre au Résident, puis les 40 oulémas de Fés qui demandent le retour du Sultan. Au Maroc, les 75 sont à l’origine en juin 1954 du mouvement Conscience française. En 1955 une conférence nationale de personnalités françaises et marocaines amorce des solutions à Paris. L’industriel Jacques Lemaigre Dubreuil devient le pivot du dialogue des négociations : il est assassiné le 11 juin. Au 14 juillet, le nouveau résident général, Gilbert Grandval, reçoit conjointement(une grande première) les personnalités françaises et marocaines. Après les incidents sanglants d’août (Khenifra, Oued Zem), Grandval démissionne, mais la conférence d’Aix-les-Bains formalise une solution, confirmée par la France aux Nations Unies en septembre, le Glaoui retourne sa veste le 25 octobre (ce grand féodal, pacha de Marrakech, a été le pivot de l’exil du sultan), et Mohamed V débarque à l’aéroport de Rabat le 16 novembre 1955, comme roi du Maroc, indépendant quelques mois plus tard. Si des mouvements parfois violents ont marqué la crise marocaine, celle-ci a été courte et le poids des personnalités, souvent chrétiennes, a été lourd pour aboutir à une solution. Du coup, Mohamed V devient un interlocuteur légitime important pour les gouvernements français dans la crise algérienne qui a juste un an lors du retour triomphal du souverain marocain.

Crise algérienne au Maroc: les 481 de 1959

C’est comme coopérants que ma femme, Françoise, et moi, avons enseigné l’« histégéo » en lycée à Casablanca pendant les trois années scolaires 1959 / 1961. Nous avons certes fréquenté quelques « vieux français du Maroc », dont quelques uns étaient de vrais nostalgiques du protectorat (« moi, Monsieur, c’est sur le dos d’un arabe que j’ai débarqué à Casablanca quand le port n’existait pas encore »). D’autres plus modernes, pensaient que l’indépendance récente du Maroc était inévitable, mais que moins on en parlait, mieux c’était (milieu d’enseignants ou de fonctionnaires du Protectorat encore en coopération à Rabat). Nos relations à Casablanca avec des « musulmans » étaient pour le moins limitées, car dans cette ville d’affaires le milieu « intellectuel » local était fort peu abondant : ainsi avons nous côtoyé amicalement Douyeb, censeur puis proviseur du lycée Moulay Abdallah, comme Benazouz, prof d’arabe, plus ou moins insoumis en tant que citoyen français, dont la famille était pour moitié constantinoise et pour moitié fassie. Nous cherchions évidemment surtout à nouer amitié avec de jeunes coopérants comme nous. Parmi les amis que nous avons trouvés dans ce milieu un certain nombre étaient attirés au Maroc par « l’aventure » et l’exotisme, par des conditions de vie et de travail plus faciles qu’en France, ou souhaitaient éviter des problèmes personnels qu’ils pouvaient ainsi pour un temps laisser derrière eux. Mais une vision commune unissait la plupart d’entre nous : servir un pays à peine arrivé à l’indépendance et prouver à nous mêmes comme aux autres que la prolongation d’une situation coloniale en Algérie (pays « frère » des deux ex-protectorats) devait prendre fin et que c’était possible.

Parmi nos amis français au Maroc, un cercle appartenant comme nous-mêmes à la mouvance d’extrême gauche réputée« trotskiste » (essentiellement le groupuscule Socialisme ou barbarie): André Charconnet, géographe et principal du collège de Petitjean (Sidi Kacem), Benno Sarel- Sternberg, philosophe- sociologue hongrois d’origine et employé par une entreprise privée de développement rural. Bon nombre étaient proches du parti communiste : Daniel Noin et Robert Fosset, tous deux profs d’histégéo, Spenlehauer, physicien, Jacques Lascoux, philosophe tout comme Edmond El Maleh, ce dernier juif marocain de Essaouira – Mogador. D’autres étaient d’obédience chrétienne : Simone et Jean Touilleux, ce dernier avait dû quitter l’Université d’Alger où il était assistant de André Mandouze et tout aussi menacé que ce dernier par l’extrême droite algéroise. Jacques Joubert était sursitaire et s’est retrouvé insoumis (nous le retrouverons 60 ans plus tard comme militant de Coup de soleil à Nîmes). Autres philosophes, Lise Sassi, proche de Témoignage chrétien(Jacques Lascoux sera son époux). Marie-Cécile Dufour (Edmond El Maleh sera son époux). M J Martinaggi (correspondante de la revue Esprit). D’autres gens « de gauche » sans attache politique que je puisse identifier comme le couple Orain, Simone Bossebeuf, les soeurs Razon, Claire Guichard, Jacqueline Arnaud (élève de Etiemble et future fondatrice des études sur le roman maghrébin de langue française) http://alger-mexico-tunis.fr/?p=323, Etienne-Alain Hubert, futur biographe de Reverdy et  peu de temps plus tard « appelé » militaire dans la région de Biskra. Si la plupart d’entre nous étaient des « francaoui »  à peine débarqués au Maroc, quelques uns y étaient arrivés enfants comme Jacques Joubert, fils d’un employé de Péchiney ou Jacques Lascoux, fils d’un couple d’instituteurs, directeurs d’écoles primaires.

dans la liste « non alphabétique » des 481 publiée par Al Istiqlal

Un événement va réunir ce petit monde en février 1959 : un appel circule que beaucoup d’entre nous signent : « … Français du Maroc… faisons appel à la haute autorité du Président de la République pour que soient engagées conformément aux vœux de tous les pays [référence à un vote récent à l’ONU] et dans l’intérêt bien compris de la France, des Français résidant à l’étranger ainsi que des trois pays d’Afrique du Nord, des négociations immédiates entre le Gouvernement français et les représentants authentiques de l’Algérie, le GPRA, pour l’établissement d’une paix des justes sur la base de la reconnaissance de l’indépendance algérienne. ».

La liste des signataires, au nombre de 481, paraît dans l’hebdomadaire marocain Al Istiqlal (n°138 du 14 février, sous le titre « Les français libéraux du Maroc pour l’indépendance de l’Algérie »), comme le signale le journal Le Monde  du 17 février 1959. Cette liste n’a pas été reproduite ailleurs et reste donc difficile à reconstituer. Nous l’avons copiée grâce à la Bibliothèque de l’Université de Nanterre « La contemporaine ». L’improvisation du petit groupe qui a organisé cette pétition est évidente. J’ignore qui ont été ces organisateurs, sauf qu’une conférence de presse est donnée par Reitzer, personnage important au moment des « 75 ».  Cette improvisation se marque par le fait qu’ils n’ont pas été capables de fournir à Al Istiqlal une liste alphabétique continue des signataires et que cet hebdomadaire a reproduit cette liste telle quelle. La récolte des signatures est le fruit des contacts personnels entre collègues dans les établissements scolaires et autres lieux de travail. Une trentaine de signataires en complément se manifestent dans les jours suivants et d’autres collègues n’ont pas été contactés (par exemple Françoise Bataillon…). Voir la liste: https://coupdesoleilsud.fr/wp-content/uploads/2022/03/481.pdf

« les 481 au poteau », targué sur la porte du domicile d’un signataire, photos Al Istiqlal

Un communiqué de l’Ambassadeur de France Parodi signale que les coopérants signataires contreviennent au devoir de réserve auquel ils sont tenus à l’étranger et peuvent donc être sanctionnés. En fait dix fonctionnaires vont être sanctionnés d’un rappel en France immédiat : parmi eux je connais de nom Raymond Jean, dircteur du Centre culturel français à Casablanca, écrivain proche du Parti communiste, qui est immédiatement renvoyé en France et je connais personnellement deux profs au Lycée Moulay Abdallah de Casablanca, qui ne rentrent pas en France et restent enseignants de « statut local » au Maroc : Koffel, tout comme Jacques Joubert, sursitaire qui devient « insoumis » pour l’armée française et quitte le Lycée Lyautey pour le Lycée Moulay Abdallah. Je trouve par ailleurs dans la liste une trentaine de mes amis et connaissances, qui eux ne sont pas plus inquiétés que moi. J’ai retrouvé mes correspondances familiales de l’époque.

Le n° 139 de l’hebdomadaire marocain Al Istiqlal, une semaine plus tard,  titre « Ambassadeur de France ou résident général? ». L’article affirme « Si le gouvernement manifeste son existence sur le plan diplomatique […]  si le gouvernement se débarrassait de ces français qui se prétendent constituer chez nous L’association des Français d’Afrique du Nord […] Monsieur l’ambassadeur, rappelez-vous que la Mauritanie [ en cours de constitution comme Etat souverain au sein de l’Union française] est marocaine et que le Sahara n’est pas français […] Et vous français libéraux […] vous portez le flambeau de ces 75 français qui avaient eu le courage, dans des moments difficiles, de se solidariser avec notre mouvement national.  L’hebdomadaire poursuit : […] Nous savons que ce communiqué des 481 a été adressé à toute la presse locale : la solide conjuration du silence, sollicitée ou voulue, l’a étouffé. […]. Le plus grave […], pour nous Marocains, c’est que le manifeste des 481 a fait sortir de leur tanière des colonialistes de combat qui n’ont pas accepté l’indépendance du Maroc. Actuellement circule à Rabat un tract anonyme qui veut être la réplique :[…] Des « Français du Maroc » (sic) […] Ceux qui n’ont pas oublié les événements d’Oued Zem et de Meknes […], ceux qui depuis trois ans ont subi de continuelles blessures d’amour propre […] Il suffit de penser à l’exemple des rapports France- Tunisie. Mais ce n’est pas tellement le contenu de la motion qui nous révolte. Nous sommes indignés parce qu’on a cherché à insinuer que les 481 pouvaient valablement représenter les Français du Maroc. Il est évident qu’il s’agit d’une supercherie […] alors que la population française adulte de ce pays compte près de 100 000 habitants. Peu représentatifs par leur nombre, les signataires le sont encore moins par leur qualité. Parmi ceux-ci figurent 263 professeurs et instituteurs, pour la plupart fraichement débarqués de France, qui n’ont été attirés au Maroc que par un contrat pécunièrement avantageux. Ce sont des « communistes » bon teint, des « progressistes » ou « libéraux », lecteurs de l’Humanité ou de l’Express, demi-intellectuels à l’échine souple […] Ces gens là ne peuvent représenter les Français du Maroc, ils ne connaissent même pas le Maroc et n’ont que des rapports occasionnels avec les habitants de ce pays. Les véritables Français du Maroc sont ceux qui y ont travaillé et ont participé à son édification [colons, ingénieurs, architectes, entrepreneurs, commerçantsn industriels, médecins…]

Al Istiqlal, caricature avec les 481 en baudet, pas très valorisant…

A ceux là mêmes qui ont la nostalgie du Protectorat, qui ne peuvent digérer notre Indépendance, qui regrettent les situations dorées et les postes d’autorité […], à qui la susceptibilité vaniteuse interdit de se hausser au rôle valable pour notre pays et pour le leur de collaborateur technique, nous disons […] qu’ils n’ont plus rien à faire dans ce pays […]

Le directeur de la Mission universitaire et culturelle française Jean Pierre Dannaud voyage de Rabat à Paris pour « étudier les mesures contre les enseignants français… »

Le nombre de signataires est important (en comparaison des 121 signataires, surtout intellectuels parisiens du manifeste de l’automne 1960, qui vont beaucoup plus loin : engagement clair d’aide au FLN algérien, même si cet engagement fut purement théorique pour la plupart de ces intellectuels ; ou des 75 protestataires au Maroc (mai 1954) contre l’éviction du Sultan exilé en Corse, puis à Madagascar), examinés au début du présent article.

Nos 481 Français du Maroc sont en fait dans une situation assez protégée : le Maroc comme la France ont besoin d’eux pour faire fonctionner la coopération, ils travaillent pour la plupart dans des établissements d’enseignement public marocains dont les élèves approuvent leur attitude, même si à l’inverse le milieu « pied noir » des vieux français du Maroc leur est violemment hostile. Le soutien aux 481 est manifesté par plus d’un millier d’anciens élèves du Lycée de Fès.

Ils ne furent guère soutenus par la gauche anticolonialiste française : ne venaient-ils pas perturber ce que celle-ci espérait : pour que De Gaulle bascule enfin du bon côté, celui des négociations, ne valait-il pas mieux lui laisser les mains libres ? En outre une part importante de ces Français anti-colonialistes doutaient de la légitimité « absolue » du FLN, d’autant que leurs contacts en France les liaient de longue date à son rival, le MNA de Messali Hadj.

Ainsi s’explique que ces 481 firent peu parler d’eux, y compris dans la presse française (silence dans Esprit, Express, France Observateur..) ou les partis et syndicats, qui théoriquement leur étaient favorables, tout comme au Maroc. Le Figaro a signalé l’événement (avec nuance défavorable), tout comme le Canard enchaîné(avec nuance favorable), mais sans s’y reporter longuement.

Il faut replacer l’affaire des 481 dans le double contexte tunisien et marocain de la guerre d’Algérie finissante. En Tunisie, les quelque 15 000 militaires de l’Armée de libération agérienne sont stationnés dans des localités frontalières à quelque 150 km de Tunis et reçoivent parfois l’ordre de franchir le barrage électrifié (avec de lourdes pertes) pour soutenir les maquis du Constantinois. Dans ce cadre le bombardement par l’aviation française de Sakiet Sid Youssef en février 1958 reste dans les têtes. La crise de Bizerte de l’été 1961 sera sérieuse miltairement, grave diplomatiquement. La guerre d’Algérie est donc très présente dans la vie quotidienne tunisienne, pour un pays fragile où le pouvoir de Bourguiba reste instable. En ce printemps 1959 la presse est agitée par la révélation d’actes d’espionnage au profit de la France de la part de fonctionnaires français des PTT en poste en Tunisie, évidemment des anciens de l’époque du protectorat. C’est en 1960 que le GPRA quitte le Caire pour être hébergé à Tunis.

En comparaison les effectifs de l’ALN au Maroc sont un peu supérieurs à ceux de Tunisie et de plus c’est au Maroc que réside le commandement militaire « central » de l’ALN, c’est à dire le colonel Houari Boumediene. Cette armée algérienne est essentiellement dans la région de Oujda où les passages de frontière sont beaucoup plus exceptionnels que côté Tunisie, dans une zone beaucoup plus facile à contrôler pour l’armée française. Oujda est proche de Tlemcen ou Oran, mais séparée du Maroc « utile » par quelque 300 km de steppe pour rejoindre Fès et 600 jusqu’à Casablanca. Donc la guerre d’Algérie est très loin pour la plupart des Marocains et des Français du Maroc. En ce printemps 1959 le Maroc est un pays stable, dont le souverain Mohamed V peut voyager en Corse, pour y remettre aux autorités françaises quelques militaires français récupérés dans les confins sahariens, avant d’effectuer un voyage- souvenir à Madagascar où est née sa fille benjamine Amina en 1954.

Si la plupart des 481 ne firent que passer quelques années au Maroc, quelques uns y ont enraciné durablement une culture scientifique « française » : je n’en connais que quelques uns : Spenlehauer  pour la physique et les sciences de l’ingénieur, Lise Sassi et Jacques Lascoux pour une pédagogie spécifique de la littérature française, Jean François Troin   https://coupdesoleilsud.fr/1959/11/13/jean-francois-troin-geographie-maroc-guerre-dalgerie/pour une géographie de l’urbanisation. Je retrouve grâce à des amis (en tête Martin Lascoux) les traces d’autres personnages de cette liste, comme « Paul Pascon, pionnier des études de sociologie rurale au Maroc.. devenu sujet marocain… Claude Momal, traducteur du russe, Jean-Pierre Millcam, écrivain, Tacussel, libraire et son gérant Mayeux qui était un libraire très haut en couleur, homosexuel, qui est ensuite devenu architecte pour de riches marocains. »

 

Localisation des 481 :

Azrou 6

Casablanca 209

El Jadida 16

Essaouira 7

Fès 13

Kenitra 40

Khouribga 4

Marrakech 14

Meknes 47

Rabat Salé 61

Safi 7

Settat 14

Sidi Kacem 24

Tanger 10

Total 510 (comment a été fait le comptage?)

 

Profession des 481

Enseignants (dont profs, instits, responsables d’établissements, intendants, étudiants…) 275

Cheminots 60

Employés publics (dont municipal, douane, PTT) 46

Employés privés (commerce, coiffure, garage, assurance) 25

Librairie (dont ingénieur, imprimeur, journaliste) 14

Santé (médecine, pharmacie, infirmier, assistante sociale) 14

Professions artistiques (peintre, musicien) 12

Retraités, au foyer, propriétaire 30

Total 476

 Commenter cette liste ne peut être qu’incertain : surtout pour un ancien paticipant qui convoque ses propres souvenirs. C’est à la fois tout le Maroc, une foule de professions qui sont concernées. Mais c’est surtout une vague très particulière : des enseignants de bonne volonté, en général syndiqués à la FEN, vivant  en connivence entre eux et avec leurs élèves marocains, qui font un geste qui leur coûte peu, sans rapports dircts ni avec la guerre dont ils sont loin, ni avec un Maroc qui est peu concerné. Les cheminots, eux aussi fortement syndiqués, vivent sans doute eux aussi beaucoup entre eux dans une profession où ils sont indispensables et donc assez protégés. Pour les autres signataires, beaucoup plus insérés dans une société marocaine dont les cadres français sont omniprésents, ils vont devoir naviguer au jour le jour au milieu de ceux qui les soutiennent, mais avec prudence et distance, et ceux qui les considèrent comme traitres à leur communauté, mais là aussi en le disant le moins possible. Il est frappant de voir se côtoyer des personnalités puissantes, comme l’historien Charles-André Julien ou l’écrivain Raymond Jean, de futurs cadres intellectuels importants comme le linguiste Alain Rey, avec le petit peuple « pied noir » des Français du Maroc, dont beaucoup sont venus d’Algérie, avec leurs noms juifs maghrébins ou leurs noms corses, italiens, espagnols, ou bien plus ou moins « occitans » du sud de la France.

J’ai pu repérer que de nombreux géographes sont parmi les signataires: quatre enseignants de la toute jeune Université de Rabat (Fernand Joly,, Jean Le Coz, Gérard Maurer, René Raynal), mais d’autres plus jeunes aussi, enseignants dans le secondaire dans tout le pays (Gaston Beaudet, Henri Delannoy,, Robert Escallier, Jacques Martin, Daniel Noin, Jean François Troin … et votre serviteur). La sensibilité « de gauche » et l’information sur les problèmes coloniaux allaient de soi dans cette profession.

Claude Bataillon

Consultez la liste complète (ordre alphabétique rétabli)

https://coupdesoleilsud.fr/wp-content/uploads/2022/03/481.pdf

Une réflexion sur “Guerre d’Algérie vue depuis le Maroc : remémorer les « libéraux » puis les « 481 » de 1959

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