Femmes en rupture de ban, Abdelmalek Sayad

Abdelmalek Sayad

Abdelmalek Sayad, Femmes en rupture de banentretiens inédits avec deux Algériennes, Cours et travaux, Raisons d’agir, édition préparée par Salima Amari et Eric Fassin, entretien avec Tassidit Yacine, 215 p.

Le sociologue Abdelmalek Sayad (1933- 1998) est un penseur des migrations Maghreb/France. Nous l’avions évoqué avec Benoit Falaize et Smaïn Laacher lors d’une table ronde du Maghreb des livres (2015 ?) à propos des problèmes éducatifs. Ses archives sont au Musée de l’immigration, à Paris, Porte Dorée.

Tassidit Yacine

Retrouver deux transcriptions/ montages d’entretiens inédits, fruits de son travail, est émouvant. L’entretien le plus court (Fathia, vers 1980) a été fait en français. Le plus long date de 1976 et son interlocutrice parlait en arabe (darija). La traduction faite par Sayad est particulièrement savoureuse parce que Ouria, à 40 ans, vivant en France depuis quinze ans, incorpore à son parler toutes les expressions françaises nécessaires à son récit.

La jeune Fathia, née en France, nous parle crûment des problèmes sexuels d’une femme qui revendique sa liberté en un texte important. Beaucoup plus riche et complexe, le texte de Ouria est l’histoire d’une femme qui conquiert son indépendance une génération plus tôt. Née au Souf (Sahara algérien), elle migre avec sa famille dans le Djerid tunisien en 1946 quand elle a 10 ans, puis de là à Tunis : parcours très fréquent à l’époque pour les gens du Souf. C’est pour acquérir son autonomie qu’elle se marie en 1961 avec un Algérien immigré à Nanterre, où elle rejoint sa sœur au bidonville de la Rue des Pâquerettes. A Tunis puis en France est impliquée dans la lutte politique de l’indépendance algérienne. Son récit parle surtout du long combat qu’elle mène pour obtenir le divorce de son mari alcoolique, malgré l’avis de toutes les « autorités » qui l’entourent : famille, FLN, encadrement français du bidonville. Lire en détail ce combat au quotidien est l’occasion de comprendre comment fonctionnent toutes ces « autorités » adverses, en quelque sorte imbriquées même si elles s’opposent. Nous connaissons une autre histoire de migration depuis le Souf jusqu’à Nanterre (récit et film)https://coupdesoleilsud.fr/2012/11/11/migrants-de-guemar-souf-algerien-au-pont-de-neuilly-paris/

Ce qui m’émeut particulièrement est que le milieu d’origine de Ouria est la petite ville de Guemar, dans la wilaya d’El Oued : un milieu que j’ai « travaillé » en 1951- 1960 http://alger-mexico-tunis.fr/?p=474. A l’époque Guemar avait quelque 7000 habitants et El Oued (la « capitale » locale), 12000 dans un Souf de 100 000 âmes. Maintenant l’agglomération continue qui réunit Guemar à El Oued accueille sans doute 180 000 habitants sur les 650 000 de la wilaya.

Si le champs d’étude des femmes maghrébines en migration est relativement peu exploré, rappelons cependant le rôle joué à ce sujet par Camille Lacoste (1929- 2016), que Coup de soleil a accueilli plus d’une fois, au Maghreb des livres comme à Toulouse.

Le livre de Sayad va être accueilli au Model 2022 (13-15 mai 2022 à l’Hôtel de ville de Paris)

Claude Bataillon

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